Groenland

Groenland. Le white out.

Texte et photos : Paralelo 70. Always Exploring

  

 Accompagné uniquement de son harpon, le pêcheur solitaire avance sur la glace. Le tableau est complètement blanc. Si on regarde ailleurs, on perd tous les repères et le son de ta respiration est la seule chose qui te fait savoir que l’expérience est réelle ».

Groenland 2018.

 

Il neige. C’est étrange. La sensation doit probablement ressembler à celle d’être enfermé à l’intérieur d’une immense sphère blanche.

Mon corps étant totalement couvert, le seul son que j’entends est celui de ma propre respiration. Quand je m’arrête…, rien. Un vide silencieux et saisissant. La seule référence que j’ai est celle du pêcheur qui avance vers le blanc, à quelques 30 mètres, et même ainsi, la neige ne l’estompe pas.

L’image est profonde. Il ne s’agit pas de la vision aplanie et fermée qui se forme avec le brouillard, au contraire elle a beaucoup de profondeur. Mais c’est impossible de savoir combien. C’est l’image d’une paranoïa onirique, plus propre à l’imagination qu’à la réalité.

« Il a neigé pendant toute la nuit et le traîneau se heurte à plus de résistance pour se déplacer. Les chiens s’enfoncent dans le manteau blanc et les skis du transport émettent un son semblable aux vagues de la mer lors d’un jour calme ».

 

 

 

 

 

Pendant un moment, j’enlève mon masque. Le blanc est absolu. Je n’arrive presque pas à croire les valeurs de mesure de lumière que me donne l’appareil photo ; la luminosité est si élevée que je remets le masque avant que mes rétines ne se décollent.

C’est le White Out ou blanc dehors, un phénomène arctique qui se produit quand le blanc du sol se fond avec celui du ciel, on perd la ligne d’horizon, et tout devient identique, d’un blanc si intense et si homogène qu’il empêche de distinguer ses propres traces puisque les ombres ne se projettent pas.

Nous avançons sur la surface gelée de la mer à la recherche d’aliments. Cela nous semble incroyable de pouvoir arracher un peu de vie à ce vide.

L’image du pêcheur semble tirée d’un conte pour enfants. Pourtant elle est réelle, mystérieuse, pure.

Havanna ramasse avec la pelle la neige de la surface et il commence à creuser la glace jusqu’à ce qu’il forme un carré. La couche est très fine. Il prépare la ligne, l’appât, il lance le lest et, avec l’aide d’un grand moulinet en métal oxydé, il introduit une ligne d’environ 300 mètres. Deux heures plus tard, des poissons ont mordu à presque la moitié des hameçons.

 

Quand nous rentrons, avec le traîneau plein de poissons, le vent commence à souffler avec force. La neige tourbillonne près des petits accidents de la surface, et les chiens, lovés sur eux-mêmes, commencent à se couvrir de neige.

La lumière commence à tomber et la tempête gagne en intensité. Le vent balaie la neige accumulée sur les versants des fjords, en la projetant avec force.

À l’intérieur de la cabane de chasseurs, nous buvons du café chaud et nous mangeons le phoque que nous avons chassé il y a deux jours. Cependant, je ne peux pas rester à l’intérieur trop longtemps. Juste ce qu’il faut pour me réchauffer. Le spectacle est au dehors, l’enfer blanc baigné par la lumière spectrale de la lune qui filtre à travers les nuages. N’essayons même pas d’imaginer ce que cela doit être de passer une nuit exposé aux intempéries au sein d’un véritable orage arctique…

Pendant toute la nuit, la cabane craque. Le hurlement du vent, qui a englouti celui des chiens il y a quelques heures, nous montre la réalité ; nous sommes totalement isolés dans une région lointaine de la côte est du Groenland.

« Il est 01:00 du matin, le silence est seulement rompu par les craquements des plaques de glace sous nos pieds. La banquise nous semble très instable. L’état de la glace s’est progressivement détérioré à un rythme endiablé les derniers jours, mais la présence de l’aurore boréale nous fait rester immobiles près des icebergs. À cette période de l’année, le crépuscule dure toute la nuit, et la pleine lune illumine la glace, qui émet un reflet azuré que j’identifie comme la couleur du froid ».

 

Le lendemain matin, un peu de vent en rafales souffle encore, en déplaçant la neige et la glace à quelques centimètres de la surface gelée. Le jour ne s’est pas encore levé mais la clarté inonde déjà tout le paysage.

À mesure que le soleil commence à s’élever, les couleurs subtiles des lumières du nord laissent la place au doré qui peint peu à peu les pics des montagnes qui constituent le fjord.

Pendant la nuit, 30 centimètres de neige sont tombés et maintenant la banquise est de nouveau d’un blanc immaculé. Sur la fine couche de glace qui couvrait le bras de mer maintenant on ne distingue pas de fissures, ce qui ajouté au poids supplémentaire de la neige la rend encore plus instable et dangereuse.

Nous devons partir de là le plus tôt possible dans une course contre la glace qui est en train de se détériorer à un rythme exponentiel.

« Le vent draine des particules de neige et de glace en formant une nébuleuse qui enveloppe tout ce qui dépasse de la surface. Le blanc prend de nouveau le pouvoir sur tout, et le froid transperce les os et gèle l’haleine ».

 

De fait, au retour, Havanna ne pourra pas rentrer sur son traîneau quelques jours après à Sermiligaaq. La mer se sera ouverte complètement, l’obligeant à embarquer avec ses chiens. Mais, ça sera dans quelques jours, et nous, en fuyant l’avancée de l’eau, nous avons encore beaucoup de blanc à voir.

La banquise, des langues glaciaires, des chaos de glace, des icebergs et beaucoup de neige, mais rien de tout cela ne sera comparable au blanc absolu du blanc dehors.

 

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