François D'Haene

François D’Haene. Pure inspiration

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otre rencontre avec François D’Haene a été vraiment spéciale et stimulante. Remporter trois éditions de l’UTMB et de la Diagonale des Fous en dit long sur quelqu’un qui peut être considéré actuellement le meilleur ultra runner du monde. Dans cette conversation, nous parlons, bien entendu, sur la dernière édition de l’Ultra Trail du Mont Blanc, mais aussi sur une manière de sentir, de comprendre la montagne et la compétition, des aspects qui font de François une personne exceptionnelle. Merci François d’avoir partagé avec nous ta philosophie de vie et de montagne.

 

Text: Arête du Diable

François D’Haene : Tu me vois bien ? [Notre conversation a lieu via Skype].

Arête du Diable : Non, je ne te vois pas. Toi tu me vois ?

F : Oui, parfaitement. Deux secondes. Je vais essayer de régler ça.

A : François, tout d’abord, merci d’avoir accordé cette interview à Kissthemountain. C’est tout un honneur pour nous. Félicitations aussi pour ton sacre magistral sur l’UTMB [Ultra Trail du Mont Blanc]. La course s’est déroulée d’une manière vraiment palpitante, surtout lorsque tu as franchi la ligne d’arrivée.

F : Merci beaucoup, Juanmi.

A : Nous reviendrons sur la grande boucle chamoniarde plus tard, je voudrais d’abord que nous parlions sur la montagne et ta relation avec elle. Quel est ton tout premier souvenir de cet entourage ?

F: J’étais vraiment jeune. J’y suis allé avec mes parents. Nous avons passé un hiver ici aux Alpes. J’ai été absolument ébloui par un entourage aussi brutal et sauvage, et par la quantité de montagnes qui s’étalaient devant moi.

A : La relation entre la montagne et toi date-t-elle depuis toujours ?

F : Je suis né à Lille, au nord de la France. J’ai vécu avec mes parents aux Alpes au court âge de trois ans. Beaucoup de mes souvenirs se situent à Chambéry, tout près des Alpes.

A : Te souviens-tu de ta première course de montagne ?

F : Oui, tout à fait. Ma première course longue fut en 2006, le Tour des Glaciers de la Vanoise, environ 70 kilomètres. Avant j’avais fait des distances plus courtes. Un ami m’a encouragé à courir avec lui. Je me souviens d’avoir entraîné énormément pour l’occasion. Nous n’avons pas commencé trop vite. On était peut-être en huitième ou neuvième position. Vers la moitié de la course, mon ami m’a dit qu’il me trouvait en pleine forme et il m’a encouragé à me battre pour les premiers postes. J’ai donc commencé à rattraper des positions pour finalement remporter la victoire. Je n’avais que 19 ans. Ce fut incroyable. Pour moi, c’était fou d’avoir complété une course de plus de 70 kilomètres. Puis, j’ai décidé d’aller plus loin et l’année suivante j’ai pensé à l’UTMB, mais j’étais trop jeune pour pouvoir participer. Je me suis alors inscrit à la CCC pour continuer mon aventure à l’ultra trail. Avant de me tourner vers le trail, j’avais fait de l’athlétisme depuis l’âge de sept ans. Beaucoup de cross et 3000 mètres steeples. À l’âge de 10 ou 12 ans, beaucoup de courses sur asphalte. Puis, à 14 ans, j’ai commencé à faire des courses dans la nature, à mi-chemin entre l’asphalte et le trail. Quand j’avais 16 ou 17 ans, je me suis concentré sur des épreuves modestes, mais toujours dans la montagne.

A : Depuis, tes résultats ont été stupéfiants. Retour sur certains de tes moments forts : trois victoires éclatantes sur l’UTMB [2012, 2014 et 2017] et la Diagonale des Fous [2013, 2014 et 2016], la Vibram Hong Kong 100 [2016], la Madeira Ultra Trail [2017], l’Ultra Trail Mont Fuji [2014], la Tarawera Ultra [2013], etc. Tout un exploit ! Tu es considéré par beaucoup comme le meilleur ultra runner du monde. Tu as tout gagné. Comment fais-tu pour garder ta motivation ?

 

F : Entre 2006, avec ma victoire au Tour des Glaciers de la Vanoise, et 2012, j’ai couru de manière très progressive. Environ une course importante par an. J’aurais pu courir plus, mais je n’avais pas envie de perdre ce goût, cette motivation, l’état d’esprit ou l’énergie. En 2012, j’ai remporté l’UTMB et en 2013 la Diagonale des Fous. En 2014, j’ai voulu faire plus d’ultra trails dans la même année. Je ne pensais pas tellement à les gagner, même si finalement j’ai remporté la victoire à l’UTMB, la Diagonale des Fous et l’Ultra Trail Mont Fuji. M’aligner sur trois grandes courses dans la saison me semble bien plus que suffisant. Cette saison, par exemple, j’ai participé à la Madeira Ultra Trail, la Maxi Race Ultra et l’UTMB [François a remporté trois victoires sur ces trois rendez-vous], puis d’autres courses plus petites pour m’entraîner. C’est fini pour cette année. Je vais m’embarquer dans un projet, mais cette fois ce n’est pas une course. Pour garder ma motivation, je ne participe pas à trop d’épreuves, je prends le temps de bien récupérer et de planifier très bien la saison avec peu d’objectifs. Ceci implique un haut niveau de stress et beaucoup de travail de préparation. Avant l’UTMB la pression médiatique a été très forte. Souvent les gens ne s’en rendent pas compte. Il existe un grand nombre d’athlètes qui ont fait beaucoup de courses dans le passé et qui ne sont plus là. Pour moi, l’essentiel est de bien choisir les courses et de savoir quand s’arrêter. C’est indispensable pour garder le plaisir. Je l’ai fait ainsi avec l’UTMB. J’ai gagné en 2012 et 2014, puis je n’y suis retourné qu’en 2017. J’aime bien laisser un peu de temps pour retrouver la motivation.

A : Je vois bien, François. Reviendras-tu à l’UTMB ?

 

François D'Haene

 

 

F : Peut-être, je ne sais pas encore. C’est possible que j’y retourne avec une motivation différente, ou peut-être avec la même, je ne sais pas. Mais l’année prochaine, je ne crois pas. C’est comme la Diagonale des Fous. J’adore cette course et je l’ai remportée trois fois. Peut-être un jour, je reprendrai ce départ.

A : Tu as déjà mentionné la pression et le stress qu’impliquent de gagner ces grandes courses, comme l’UTMB. Et je te cite : « Malgré le stress, la pression et la standardisation de la vie d’un athlète d’élite, j’essaie de ne pas me laisser influencer et de rester moi-même, naturel, selon mes propres valeurs. En restant fidèle à moi-même, je crois trouver un plaisir émotionnel très intense, nourrissant et complémentaire au plaisir physique, qui se reflète dans ma pratique et mes performances ». Peux-tu nous en parler un peu plus ?

 

“ Pourquoi est-ce que j’ai attendu trois ans pour retourner à l’UTMB, après ma victoire en 2014 ? Si j’étais revenu l’année juste après, j’aurais eu en tête ma victoire de l’année précédente avec 19 heures. Trois ans plus tard, ma tête et mon corps se sont préparés pour réessayer. Je n’aurais pas eu le même esprit si j’avais participé l’année suivante, dans le but de remporter la victoire ou de battre un record. ”.

 

F : Pourquoi est-ce que j’ai attendu trois ans pour retourner à l’UTMB, après ma victoire en 2014 ? Si j’étais revenu l’année juste après, j’aurais eu en tête ma victoire de l’année précédente avec 19 heures. Trois ans plus tard, ma tête et mon corps se sont préparés pour réessayer. Je n’aurais pas eu le même esprit si j’avais participé l’année suivante, dans le but de remporter la victoire ou de battre un record. De cette manière, mon objectif cette année était de faire de mon mieux, sans plus. Profiter la course. Cette année, à la ligne de départ, je me disais que j’allais tout simplement faire de mon mieux, et que pendant la course, je pourrais jouer avec ma position et donner le maximum jusqu’à la fin. Même si j’étais arrivé en cinquième, sixième, voire dixième position, ça aurait pu être quand même la meilleure course de ma vie. J’essaye de me concentrer sur mon corps et sur moi-même. Tous ceux qui finissent l’UTMB sont des vainqueurs. Commercer à Chamonix, traverser trois pays, 10 000 mètres de dénivelé positif, la nuit et la neige… C’est incroyable. Une sacrée aventure. C’est ça ce qu’il faut retenir quand on fait un ultra trail.

A : As-tu alors commencé l’UTMB 2017 dépourvu de toute attente ? Peut-être pas gagner, mais même pas un podium ?

 

F : Je savais que mon état de forme était bon, que tout allait bien… Ma famille, mes amis… Il suffisait de faire de mon mieux, sans attentes. J’insiste : avec une cinquième position, j’aurais été tout aussi heureux. Je voulais donner mon maximum. Quand je me suis retrouvé à courir aux côtés de Kilian [Jornet] et Jim [Walmsley] je pensais « C’est cool. Quelle chance ». Combien de traileurs aimeraient-ils être à ma place ? Puis, du coup, je les avais devancés et j’étais en première position. Combien de gens rêveraient de faire ça ? J’ignorais combien ça pouvait durer. Je n’avais qu’à profiter du moment et à essayer de bien gérer la course.

A : François, pourquoi fais-tu des courses de montagne ? Que représente ce sport pour toi?

F : C’est ma forme de vie. Tout simplement. Pour moi, franchement, c’est le meilleur sport. Lorsque je faisais de l’athlétisme et que j’allais faire du ski, du cyclisme ou de l’alpinisme, je savais que ceci n’était pas tout à fait bon pour ma performance ; tandis qu’avec le trail, quand je fais du vélo ou un autre sport, je sais bien que cela contribue à mon entraînement. N’importe quel sport de montagne ou outdoor est bon pour le trail running. Je trouve tout aussi plaisant d’entraîner dans la montagne que de participer aux courses. Pour moi c’est important de profiter de ma préparation tous les jours, voilà pourquoi je fais du trail. Je me sens libre pour faire ce que je veux : être à la montagne. J’aime y être sans savoir où mes pas me mènent, et découvrir ainsi de nouveaux chemins et sentiers.

A : Je reprends encore tes mots, François. Concernant la dernière UTMB, tu déclarais : « Je ne faisais pas attention au chrono ou à la course de Kilian, je restais concentré sur moi. Je savais qu’on avait 40 minutes d’avance sur les autres coureurs. Je me suis proposé de ne pas penser à Kilian, et d’être capable de garder un avantage d’au moins 20 minutes par rapport aux autres. Je faisais ma course en fonction des autres coureurs, et non pas en fonction de Kilian ». Cette déclaration est très intéressante. Quand as-tu pensé que tu pouvais t’imposer en patron ?

 

“ Quand je me suis retrouvé à courir aux côtés de Kilian Jornet et Jim Walmsley je pensais « C’est cool. Quelle chance ». Combien de traileurs aimeraient-ils être à ma place ? Puis, du coup, je les avais devancés et j’étais en première position. Combien de gens rêveraient de faire ça ? J’ignorais combien ça pouvait durer. ”.

 

F : Quand nous sommes arrivés à Courmayeur [Km. 78], je me suis aperçu que Jim Walmsley était en très bonne forme, et que s’il échappait, je ne le reverrais peut-être pas. J’ai alors foncé un peu mais avec précaution. Je suis parti avec lui en croyant que Kilian nous rattraperait dans la descente suivante, mais quand nous sommes arrivés au sommet, Kilian n’était pas encore là et Jim accusait le coup. J’ai décidé de foncer pour continuer à grappiller des minutes parce que Kilian devait être tout près. En arrivant au sommet de Col Ferret [Km. 100 environ] les gens me disaient que Kilian était à huit minutes. Il avait peut-être des difficultés. Mais je me suis efforcé de ne pas y penser et de continuer. J’ai vu que Jim n’allait pas du tout bien. Je suis resté avec lui parce que les conditions climatiques étaient difficiles, mêlant froid, brouillard, pluie et neige. On ne voyait rien à plus de dix mètres. Il faisait très froid et je ne voulais pas me perdre à cause du mauvais temps. Jim m’a dit que j’avais l’air bien et que je devais filer. Et je l’ai fait ainsi. Puis, les gens continuaient à me dire que Kilian se trouvait à 7 ou 8 minutes. Je pensais qu’il allait me rattraper et que nous continuerions ensemble. Mon objectif était alors de conserver l’écart avec le coureur qui était en troisième position. J’ai alors décidé de rester concentré tout en faisant très attention au terrain. Je suis alors arrivé à Champex [Km. 123] et j’ai vu que Kilian ne me suivait pas de près. J’ai commencé à penser qu’il n’allait peut-être pas me rejoindre. « OK, je le verrai sûrement au prochain poste de ravitaillement. Concentre-toi sur ton rythme et oublie Kilian » À Trient [Km. 140], l’écart par rapport à Kilian s’était creusé. À nouveau, j’ai pensé que j’avais des chances de gagner, ou au moins d’arriver en deuxième position. C’était un rêve. C’est alors que j’ai décidé de travailler dur et de prendre les rênes de la course.  Plus tard, on m’a dit que la distance entre nous grandissait encore. « Je peux peut-être jouer avec cet écart et gagner l’UTMB pour la troisième fois ».

 

A : Qu’as-tu senti à ton arrivée à Chamonix ?

F : À La Flégère [Km. 160 environ] j’ai compris que c’était fait. Je n’avais qu’à attaquer la descente finale. De La Flégère à Chamonix il y a quarante minutes. Tellement d’amis s’étaient réunis sur cette partie du parcours. Ce fut très touchant, j’ai même pu parler avec certains. Chamonix c’est différent, même si l’ambiance est très accueillante, on ne connait pas les gens. C’est très émouvant aussi, mais peut-être un peu moins. À la ligne d’arrivée, on revoit à nouveau ses proches, la famille. C’est à la fois très émotionnel et très familier. Un moment incroyable. Très difficile à décrire. Pendant 10 minutes, à la ligne d’arrivée, tout le monde m’appelait…

A : Est-ce que tu as pleuré ?

F : Je ne me souviens pas [rires]. Peut-être pas avec des larmes, mais j’étais vraiment ému.

A : J’ai vu les images avec ta famille et elles touchent vraiment au cœur.

F : Ouf !

A : Maintenant tu vas faire la traversée du John Muir en Californie [plus de 330 kilomètres et 14 000 mètres de dénivelé positif]. Cette fois-ci ce n’est pas une course de compétition, n’est-ce pas ?

F : Non. C’est quelque chose de tout à fait différent.

A : Tu cherches quoi ?

 

“ Ça fait partie de ma philosophie de montagne. Loin des montagnes, je ne serais pas heureux. J’ai besoin d’y passer le plus de temps que possible. Je me sens libre. Mettre mes chaussures de trail et sortir sans planifier le temps ni la route, me laisser aller... ”.

 

F : Me découvrir moi-même dans une course de longue distance. Ce sont plus de trois jours dans la montagne, l’équipement, la nourriture, l’altitude… J’ai hâte aussi de découvrir cet endroit extraordinaire. On dit que c’est le plus beau trail des États-Unis. Je veux bien le connaître. Découvrir le paysage et me découvrir moi-même. Puis, le partage avec mes potes. Ceci est très important aussi. Mon frère, ma femme et trois grands amis. Ils partageront cette expérience avec moi. C’est une opportunité formidable pour tous. Ce défi me stimule énormément.

A : Tu cherches un chrono ?

F : Oui. 3 jours et 7 heures est le chrono à battre. Ceux qui connaissent bien ce projet pensent que je peux faire plus vite, fixer un nouveau record. Je vais essayer, mais ce n’est pas l’objectif principal. Si je réussis super, mais si je n’arrive pas à battre le chrono o à finir le parcours, j’aurais quand même appris énormément. J’ai envie de me découvrir moi-même et de partager l’expérience avec mes amis.

A : Quand est-ce que tu as commencé ta relation avec Salomon ? Te souviens-tu du premier contact ?

F : Cela fait huit ans. Jean Michel Faure [Team Manager de Salomon France] m’a téléphoné. Il m’a dit que, même si j’étais très jeune, je courais déjà depuis un bon moment et qu’il voulait savoir si cela m’intéresserait de rejoindre le Team Salomon et de grandir ensemble. Au début j’avais mes doutes et je le lui ai dit ainsi. Je voulais être libre, choisir les courses sur lesquelles j’allais m’aligner, tout comme mon équipement. Pour moi, trail est synonyme de liberté. Je lui ai dit que j’avais peur de perdre cette liberté. Ma réponse lui a bien plu et il a répondu qu’il aimerait me rencontrer pour parler plus longuement. Il n’avait aucune intention de limiter ma liberté, il voulait juste me donner la possibilité d’avoir son matériel et ce dont je pourrais avoir besoin, mais il tenait aussi à ce que je reste moi-même, sans renonces. « Tu feras comme tu voudras. Tu choisiras tes courses comme jusqu’à présent ». Et ils ont complètement respecté cela. Je suis toujours libre pour faire du trail à ma manière.

 

A : François, je te cite encore une fois pour finir [extrait de www.calisthenicsmag.com] : « Ce qui m’inspire c’est la nature, les montagnes et l’aventure dans son ensemble. Ce que je sens quand je suis libre et j’enchaîne un sommet après l’autre ou je traverse une arête. La possibilité de découvrir de nouvelles choses, avec ou sans effort ».

F : Ça fait partie de ma philosophie de montagne. Loin des montagnes, je ne serais pas heureux. J’ai besoin d’y passer le plus de temps que possible. Je me sens libre. Mettre mes chaussures de trail et sortir sans planifier le temps ni la route, me laisser aller… Il y a tellement de possibilités. Tellement de montagnes dans le monde. Elles sont infinies ».

A : Merci beaucoup, François. Discuter avec toi a été vraiment inspirateur et très agréable.

F : Merci à toi et merci à Arête du Diable.

 

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