Emelie Forsberg

Emelie Forsberg. La maturité d’une pionnière.

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ela fait quelque temps que l’on avait envie de tenir cette conversation, mais pour des raisons diverses, elle était toujours reportée. C’est peut-être le moment le plus adéquat, maintenant qu’Emelie vit une période plus éloignée de l’univers médiatique. Pour elle, la montagne est bien plus que le fait de porter un dossard et de participer à une compétition, même si elle nous avoue que cela lui plait toujours. Emelie a choisi une vie écartée du confort du monde moderne parce que, avant tout, elle aime vivre à la montagne.

 

Texto: Arête du Diable

Arête du Diable : On a l’impression que tu vis une époque plus éloignée des médias et du scénario principal. Depuis ton arrivée dans le monde des courses de montagne, il y a quelques années, tu as participé à un grand nombre de compétitions, mais cette année, par contre, tu as porté très peu de dossards. Je ne sais pas à quel point c’est à cause de la blessure soufferte en 2016 ou bien tu cherches plutôt un chemin différent dans la montagne, plus orienté vers l’exploration que vers la compétition. J’affirme cela car il est de plus en plus fréquent de te voir réaliser des activités classiques dans les Alpes ou découvrir des montagnes très techniques en Norvège. Il me semble très significatif qu’après une année, 2016, éloignée de la compétition à cause de la blessure, tu décides l’année suivante de te concentrer plus sur l’expédition au Cho Oyu. Cela indique-t-il que tu orientes tes pas vers un chemin différent, où les courses de montagne et même le ski de montagne sont relayés au second plan ?

E : J’adore le monde des courses et je compte continuer à y participer tant que ma motivation et mon inspiration persistent. Comme tu l’as bien dit, pendant six ans j’ai couru beaucoup de courses, tant en été comme en hiver, et à ce moment-là ce fut génial. J’adorais pousser et chercher mes limites de cette manière-là. Mais j’ai aussi ressenti que faire 40 courses par an pendant plusieurs saisons pouvait m’amener à perdre la motivation. J’ai senti que je voulais retourner aux sources, à l’endroit d’où provient cette passion pour la résistance. Les montagnes ! Que ce soit en hiver ou en été, d’une manière technique ou pas. Je voulais voir si ma passion pouvait me rendre encore plus forte, et si j’étais capable de déployer plus d’efforts afin de me déplacer le plus vite possible dans cet environnement, et ceci exigeait aussi de sortir de la zone de confort et de m’orienter davantage vers le côté plus technique de la montagne.

 

A : J’imagine que si je te demande sur ce que la montagne t’apporte dans la vie, ta réponse pourrait prendre des chemins très différents. Je voudrais plutôt que tu me parles du style de vie que tu as choisi. Lorsque je préparais cet entretien, je me suis demandé pourquoi, étant suédoise, tu habites dans la zone de Tromsø, en Norvège. J’imagine que tu es une personne qui n’a pas besoin de tous les conforts du monde moderne. Renoncer à cela représente un mode de vie. Voilà donc ma question : que représente pour toi la montagne, et la nature dans un sens plus large ? Comment est-ce que ce style de vie se traduit-il dans les activités que tu réalises au quotidien dans ta vie ?

E : J’ai alterné ma vie dans les montagnes et en dehors de celles-ci depuis que j’avais 18 ans pour des raisons liées aux études et au boulot. Maintenant nous vivons dans la Norvège centrale, où le soleil n’est présent que quelques heures pendant le jour en hiver. Être dans les montagnes, c’est moi qui l’ai choisi. Je n’y trouve aucune difficulté. La montagne fera toujours partie de ma vie. Étant une athlète professionnelle, je trouve que c’est l’endroit parfait pour entraîner. Mais même à l’avenir, quand je ne participerai plus à la compétition de haut niveau, les montagnes seront toujours présentes d’une manière ou d’une autre.

A : Tes premières courses de montagnes eurent lieu au début de cette décennie. Tu connais la compétition à fond et tu as un grand charisme, je me sens presque obligé à te poser une question sur l’évolution de ce sport. Je me souviens qu’avant ton arrivée, des coureuses comme Corinne Favre ou Antonella Confortolla, pionnières de ce sport, se distribuaient les victoires selon le type de course. De 2012 à 2015, la distance ultra fut un scénario réservé à très peu de coureuses : Anna Frost, Nuria Picas et toi-même. Depuis lors, on assiste sans cesse à l’émergence de nouveaux noms. Cette dernière année, presque tous les week-ends. Des noms comme Tove Alexandersson ou Lina et Sanna Elkott me viennent à l’esprit. Mais en plus, on a aussi Ida Nilsson, Ruth Croft, Hillary Gerardi, Laura Orgué, Yao Miao, Sheila Avilés, Ragna Debats… On a l’impression qu’actuellement il est très difficile de prévoir un podium tant dans la distance ultra que dans le skyrunning plus classique.

 

Emelie Forsberg

 

 

E : Je suis ravie de voir que ce sport ne cesse de croître, notamment en Suède et en Norvège. Voir autant de femmes qui surgissent à chaque course me rend heureuse ! Je ne suis pas complètement sûre de ce que je vais dire, mais j’ai l’impression que l’une des grandes différences c’est que maintenant les coureurs rêvent de remporter telle ou telle épreuve. Lorsque nous avons commencé, il s’agissait plutôt d’un défi pour nous connaître mieux nous-mêmes grâce à un exercice d’exploration dans les courses. Ceci révèle aussi que nous sommes face à un sport en expansion. C’est fantastique d’être à la ligne de départ sans connaître le podium depuis le début ! Ceci nous rend plus fortes et nous oblige à nous exiger davantage lors des entraînements.

A : Ce n’est pas facile de te poser cette question, mais c’est presque obligé. Quel rôle peux-tu jouer les années à venir ? Te vois-tu au plus haut niveau aux côtés de ces noms ? Est-ce pour toi une priorité d’occuper à nouveau les premiers postes du ranking, ou bien, revenant sur le début de cette conversation, penses-tu que ton chemin s’oriente plus vers l’activité dans la montagne comme exploration, laissant ainsi la compétition dans un deuxième plan ? La blessure grave de 2016 a-t-elle eu des conséquences sur ta performance future et/ou sur la manière de concevoir l’activité dans la montagne ?

 

“Comme je t’ai dit avant, j’ai l’intention de participer aux compétitions tant que je conserve l’inspiration et la motivation. Et je compte continuer à courir bon nombre d’années ! Je n’ai que trente et quelques, et beaucoup de femmes sont toujours en première ligne avec près de 40 ans. L’année que j’ai consacrée à d’autres projets m’a apporté cette motivation extra dont j’avais besoin pour reprendre la compétition.”.

 

E : Comme je t’ai dit avant, j’ai l’intention de participer aux compétitions tant que je conserve l’inspiration et la motivation. Et je compte continuer à courir bon nombre d’années ! Je n’ai que trente et quelques, et beaucoup de femmes sont toujours en première ligne avec près de 40 ans. L’année que j’ai consacrée à d’autres projets m’a apporté cette motivation extra dont j’avais besoin pour reprendre la compétition. Heureusement, l’opération au genou ne pose plus de problème. Il suffit de faire quelques exercices pour qu’il soit en pleine forme.

 

A : Tu sais, j’ai l’impression que la mémoire dans ce sport est très courte. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais parmi les noms que j’ai cité avant il n’y a pas Nuria Picas ou Caroline Chaverot. On dirait que si on ne fait pas une saison spectaculaire, le public oublie certains noms qui font partie de l’histoire et qui ont toujours beaucoup à dire.

E : C’est la vie, n’est-ce-pas ? On ne peut pas vivre des réussites du passé. Évidemment, on peut être fier de ce qu’on a fait, mais le développement et la croissance continuent. On peut toujours inspirer les gens de manières différentes. Même si on n’est plus un grand athlète. Je suis persuadée que les icônes de ce sport, qui ne sont plus aussi présents dans la compétition, comme Anna Frost, Nuria Picas et bien d’autres, sont toujours une source d’inspiration d’une manière différente et pour beaucoup de personnes.

 

 

A : Parlons maintenant d’un avenir à plus long terme. Emelie, vers où tu crois que tu vas diriger tes pas ? L’alpinisme, peut-être ?  Je sais que ton expérience à l’Himalaya en 2017 fut très positive. Tu as atteint les 7500-7800 mètres. Ton adaptation à cet environnement fut excellente. Penses-tu que l’activité dans ce type de montagnes sera présente dans ta vie dans un avenir pas si lointain ? Comptes-tu diriger tes efforts vers ce type d’objectifs et diversifier ton activité ? À ton retour du Cho Oyu, tu as affirmé : « J’adore la vie. Je ne me vois pas à me déplacer dans le terrain où le fait Ueli Steck, même si j’avais ses capacités techniques. Je ne crois pas vouloir ça pour moi ». As-tu changé d’avis depuis lors ?

E : Je veux explorer la résistance dans des conditions différentes et, en plus des courses, je veux faire plus de montagnes. Mais c’est aussi une question de temps et d’argent… Probablement, je ferai un effort pour combiner les deux, montagnes et courses. Je suis assez sûre que je retournerai à l’Himalaya pour essayer de couronner d’autres sommets d’une manière rapide et en dehors des expéditions commerciales.

“On ne peut pas vivre des réussites du passé. Évidemment, on peut être fier de ce qu’on a fait, mais le développement et la croissance continuent. On peut toujours inspirer les gens de manières différentes. Même si on n’est plus un grand athlète. Je suis persuadée que les icônes de ce sport, qui ne sont plus aussi présents dans la compétition, comme Anna Frost, Núria Picas et bien d’autres, sont toujours une source d’inspiration d’une manière différente et pour beaucoup de personnes.”.

 

A : Imaginons que nous sommes en 2026, je crois que tu auras 40 ans. Ferme les yeux et dis-moi ce que tu vois un dimanche matin. Habites-tu toujours dans un endroit similaire à celui où tu résides actuellement ? Y-a-t-il des enfants qui font leurs devoirs ou qui font un dessin assis à la table de la cuisine ? Iras-tu bosser au bureau le lundi matin ? Souhaiterais-tu continuer à avoir une relation avec la famille Salomon ?

E : Je vois que j’habite toujours dans les montagnes et que je continue avec mes entraînements. Donc je suis complètement concentrée pour faire un bon entraînement le matin. Peut-être que je vois aussi des enfants qui courent après avoir pris leur petit-déjeuner, et Kilian et moi qui faisons un tirage au sort pour voir qui ira faire ses entraînements en premier…

 

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