Alex Megos

Alexander Megos. En quête de limites.

l y a quelques semaines, à l’occasion de l’IMS (International Mountain Summit), nous avons rencontré Alex Megos là où il est capable de s’exprimer le plus naturellement et avec la plus grande aisance : le rocher. Nous étions un groupe d’une vingtaine de personnes et un autobus de l’organisation nous a amenés à une zone bien connue avec des voies jusqu’au septième degré. Alex était un de plus parmi les grimpeurs qui se préparaient au pied de la voie pour profiter d’une grande journée ensoleillée à pas plus de quarante minutes de la localité de Bressanone dans le Tyrol du Sud. Là-bas nous lui avons proposé de bavarder lors des semaines suivantes sur sa façon de comprendre un sport dans lequel il est en train d’écrire de très belles lignes qui resteront dans l’histoire.

 

Texto: Arête du Diable.

Arête du Diable : Bonjour Alex. C’est inévitable que dans cette discussion apparaissent les noms d’Adam Ondra et de Chris Sharma. Donc je préfère commencer par là. Ces derniers mois nous avons discuté avec les deux. Dans ces conversations, nous avons perçu deux styles très différents quant à la façon de comprendre l’escalade. Bien qu’il y ait énormément de nuances, nous avons perçu Adam Ondra comme un grimpeur concentré sur la méthode où l’entraînement et les aspects techniques sont des facteurs clé pour sa réussite. Dans l’escalade de Chris Sharma, nous croyons que l’intuition prime davantage. Adam nous racontait qu’une des clés pour avoir atteint le premier 9c à Silence a été le travail avec des kinés et des experts dans l’analyse des mouvements. Il nous disait, par exemple, que la position des épaules est extrêmement importante. « Si tu ne les places pas bien, tu utilises beaucoup plus les biceps et les pectoraux, et cela peut ne pas être aussi efficient. En revanche, si la position est adéquate tu vas compenser avec le dos entier dont les muscles ont plus de force. Pour la majorité des grimpeurs c’est très habituel et presque instinctif de suivre des habitudes qui peuvent ne pas être les plus appropriées ». Quelle importance donnes-tu à cette facette de ce sport porté au plus haut niveau ?

AM : Je crois qu’avoir conscience de comment on grimpe est très important afin de trouver ses faiblesses et d’améliorer la technique et le style. Très souvent, la perception de comment on grimpe diffère de la réalité. Pour te donner un exemple, je te dirais que la majorité des grimpeurs pensent que quand ils grimpent, ils progressent beaucoup plus vite que ce qu’ils ne le font en réalité. Voir une vidéo d’eux-mêmes leur fait se rendre compte que réellement ils grimpent d’une façon plus lente que celle qu’ils croyaient avoir. En être conscient peut changer leur style, et je ne parle pas seulement de vitesse mais aussi du mouvement. Je ne suis pas en train de dire que nous devrions nous enregistrer en vidéo constamment pour analyser et corriger notre façon de grimper, mais je crois fermement que le faire de temps en temps ou laisser qu’un expert étudie notre forme de progresser aide à faire une bonne analyse.

A : Maintenant, je te mentionne quelques propos de Chris Sharma : « L’escalade, c’est une façon de vivre. Je dis toujours, en anglais, que c’est un “Life Journey”. Tout notre épanouissement personnel dans la vie est mêlé avec l’escalade et vice versa. Nous sommes différents à divers moments de la vie et cela se reflète dans notre façon d’escalader. Pour moi, l’escalade c’est beaucoup plus que le défi d’enchaîner une voie cotée 9b+ ou 9c. L’escalade a beaucoup à apporter au monde. Elle est différente des sports traditionnels. Elle a un côté mystique, rebelle, aventurier, bohème et, cette fonction-là est évidemment très intéressante. J’ai toujours vu ces voies à grande difficulté comme des sculptures qui existent depuis des centaines ou des milliers d’années et c’est à nous, les grimpeurs, d’en déchiffrer le code, la séquence ». Penses-tu comme nous que l’escalade chez Adam et chez Chris sont très différentes ?

AM : Bien sûr, je crois qu’Adam et Chris ont une vision différente de l’escalade et une façon très différente d’envisager leurs projets. Mais cela peut s’appliquer à tous les grimpeurs, pas seulement à eux. Chacun de nous avons un point de vue différent de l’escalade. Certains diffèrent plus, d’autres vont dans un sens similaire. Je crois que tant pour Adam que pour Chris escalader n’est pas seulement un sport, mais plutôt une philosophie et une façon de vivre la vie. C’est une façon de s’exprimer, une façon d’affronter les hauts et les bas. L’escalade se reflète dans l’état d’esprit comme l’état d’esprit le fait dans l’escalade. C’est comme ça que ce sport devient une partie de nos vies.

A : À quel niveau se trouve ta façon de comprendre l’escalade ? J’oserais dire que tu te situes à mi-chemin entre les deux, ai-je raison ?

 

Alex Megos

 

AM : Je ne crois pas que la façon de comprendre l’escalade de quelqu’un soit à mi-chemin par rapport à d’autres. Chaque personne parcourt son propre chemin. Bien sûr qu’il peut y avoir quelques similitudes entre l’un ou l’autre, ou même les deux, mais je ne crois pas qu’on puisse en faire une généralisation.

A : Adam a franchi une barrière psychologique très importante en réussissant à réaliser le premier 9c de l’histoire. Dans l’interview qu’on lui a faite, il nous commentait que peut-être toi tu pourrais y arriver. Il mettait en avant que le travail mental est presque plus important que le travail technique. Il considérait que pour atteindre ce projet, une certaine obsession s’avérait nécessaire. Il nous disait que tout le monde n’est pas capable de parvenir à cette obsession. Est-ce que la force mentale est un de tes points forts ? Jusqu’à maintenant tu n’as pas été un grimpeur qui ait travaillé à un projet pendant très longtemps. Crois-tu ce changement nécessaire pour pouvoir dépasser tes limites ?

AM : Je suis d’accord que pour que tu puisses amener l’escalade à ta limite, l’aspect mental devient chaque fois plus important. À un certain moment, une fois que tu as atteint tes limites physiques, on peut encore s’améliorer de façon surprenante à travers l’entraînement mental. Et celui qui est nécessaire pour dépasser nos actions peut varier beaucoup d’une personne à une autre. Je ne peux pas répondre à ta question sur si le contrôle mental est ou non parmi mes points forts. De toute façon, qu’est-ce que les points forts ? Les points forts et les faiblesses sont des perceptions très subjectives. Bien sûr que je veux atteindre ma limite personnelle et tester à quel niveau elle se trouve. Ceci dit, je suis conscient que je vais devoir investir plus de temps dans certains projets à un certain moment pour me rapprocher le plus possible de ce que je suis capable de faire.

 

A : J’aimerais parler de Perfecto Mundo [9b+]. Plusieurs mois se sont écoulés depuis que tu l’as atteint. Je voulais que tu nous parles de sensations. D’abord, des dix premières secondes qui ont suivi ton enchaînement. Après, de celles que tu as eu en assimilant ce que tu avais réussi. Est-ce que je peux te demander aussi ce qu’a supposé pour toi la réalisation de cette voie ? A-t-elle changé ta vie et ta façon de comprendre l’escalade depuis lors ?

AM : Dans les dix premières secondes postérieures à l’enchaînement j’étais complètement occupé à essayer de contrôler le torrent d’émotions qui me submergeaient. Après ? Je crois que cela prend un certain temps jusqu’à ce que réellement on se rende compte de ce qu’on a réussi. Le jour où j’ai enchaîné Perfecto Mundo je me suis senti très satisfait et heureux. Toute la pression, soudain, disparaît, et tu penses que presque rien ne peut détruire ce moment-là. Les semaines qui ont suivi j’étais très fatigué et je n’étais capable de pousser ni mon corps ni mon mental, je ne dirais pas que j’étais démotivé. Ça a été des sensations très intenses et difficiles à expliquer.

Perfecto Mundo m’a démontré que cette voie n’était pas la limite de mon escalade, et que celle-ci se trouvait encore loin. Sans doute, cela a été une motivation pour m’efforcer davantage pour voir jusqu’où je peux arriver.

 

“Bien sûr que je veux atteindre ma limite personnelle et tester à quel niveau elle se trouve. Ceci dit, je suis conscient que je vais devoir investir plus de temps dans certains projets à un certain moment pour me rapprocher le plus possible de ce que je suis capable de faire.”.

 

A : En 2014, tu réussis à enchaîner la voie mythique Action Directe en seulement deux heures. Il n’y a pas longtemps nous parlions avec Iker Pou de cette voie grimpée pour la première fois par Wolfgang Güllich. Cela a été sans doute un point d’inflexion dans le monde de l’escalade. Avec l’excuse d’Action Directe, j’aimerais savoir quel est ton regard sur le passé et quels grimpeurs ont été pour toi une source d’inspiration.

 

AM : Action Directe a marqué un point d’inflexion dans l’histoire de notre sport. Cela a été un fait marquant dans l’escalade et a fait que les gens se rendent compte que les choses considérées impossibles ne l’étaient pas tellement.

La liste des grimpeurs qui ont été une source de motivation pour moi est très longue. De fait, personnellement je crois que chaque grimpeur a quelque chose qui inspire, quelque chose à admirer et dont on peut apprendre.

A : Parlons du futur à moyen terme. Je sais que je ne suis pas le premier à te demander vers où se dirige l’escalade. Crois-tu que, telle qu’elle est conçue de nos jours, elle a déjà atteint ses limites ou au contraire penses-tu qu’il y a encore beaucoup de choses à réussir ? Réussira-t-on un jour à atteindre, par exemple, la cotation 10b+ ? Quel rôle crois-tu que tu peux jouer dans l’histoire de l’escalade ? Crois-tu que ta motivation restera intacte ?

 

“Je crois que je peux maintenir un haut niveau de motivation pendant très longtemps, bien que je ne pense pas qu’elle aille dans le même sens durant toute ma vie. Elle s’orientera vers d’autres aspects, tant de l’escalade comme de ma propre vie. Mais ce sport occupera toujours une place très importante. La motivation n’est pas quelque chose de statique. Elle change de sens et de forme.”.

 

AM : La première chose que je veux dire c’est que ma motivation se maintiendra toujours. Je crois que je peux maintenir un haut niveau de motivation pendant très longtemps, bien que je ne pense pas qu’elle aille dans le même sens durant toute ma vie. Elle s’orientera vers d’autres aspects, tant de l’escalade comme de ma propre vie. Mais ce sport occupera toujours une place très importante. La motivation n’est pas quelque chose de statique. Elle change de sens et de forme.

Bien sûr que je pense que l’escalade se développera plus dans le futur. Nous ne sommes pas au bout de ce qui est humainement possible. Je ne crois pas que le progrès dans les cotations des voies aille être aussi rapide qu’il l’a été ces trente dernières années. Sinon nous serions à 10b en probablement 25 ans. Et je ne crois pas que cela arrive. Le progrès et le développement d’un sport se ralentissent au fur et à mesure que celui-ci se développe.

Quant à moi, je ne sais pas quel rôle je jouerai dans l’histoire du sport. C’est impossible de le savoir à l’avance. La seule chose que je sais est que je veux pousser ma limite personnelle au maximum. Après nous verrons bien où cela nous mène.

 

 

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